Pour une culture commune

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Le gouvernement Valls2 aura alimenté quelques heures le flux d’informations : vague libérale, renoncement profond aux valeurs de la gauche et oubli d’un électorat déboussolé ; choix stratégiques d’Emmanuel Macron à l’Economie (l’élite libérale) ou de Najat Vallaud Belkacem à l’Education (une jeune femme brillante issue de l’immigration)… Une nomination pourtant aura moins attiré l’attention, celle de Fleur Pellerin à la Culture. C’est pourtant celle qui nous surprend le plus et dont on pourrait le plus attendre en termes d’innovation et de rénovation de la politique culturelle justement.

Le ministère de la Culture, plus que tout autre, accueille depuis ses origines des personnalités qui pour la plupart ont fait leurs preuves sur ce terrain. Artistes, directeurs d’institutions, conseillers aux politiques culturelles sont généralement choisis pour ce poste. Fleur Pellerin, elle, ne s’est jamais distinguée à cet endroit. Alors pourquoi ce choix ?

On peut d’abord imaginer qu’avec Fleur Pellerin, une véritable vision du numérique va intégrer le projet de culture publique. Si l’on aborde la question d’un point de vue technique, alors certainement “la Culture” s’ouvrira à d’autres secteurs, le jeu vidéo notamment et sans doute aussi aurons-nous un nouveau débat sur la protection des droits d’auteur et plus largement sur l’économie de la culture. Insuffisant bien sûr : cette vision devrait profondément repenser la place et la fonction du numérique dans le paysage culturel, entendu génériquement. Sans cette volonté d’interrogation et de redéfinition, et si ce sont les compétences de chargée du commerce extérieur et de la promotion du tourisme de Fleur Pellerin qui sont sollicitées, le projet de politique culturelle sera définitivement ravalé à une dynamique de marketing territorial, légitimant le financement public à coups d’équations comptables : 1€ investi dans la culture apporte 4€ à l’économie locale !

Une vision conséquente attend de l’ambition : Fleur Pellerin est certainement la personne au gouvernement qui a le mieux compris les enjeux d’une société de la connaissance polarisée par le “tout data”. Il est évident que les approches technique ou économique du numérique ne sont pas à la mesure des enjeux : la question de la Représentation est centrale. Ne pas tenter d’y répondre condamne définitivement la production du signe à l’espace du capitalisme ; la culture sera alors le poisson pilote d’une société abandonnée aux forces du marché, une société du flux, de l’interconnexion, du temps réel et de l’organisation sociale polarisés par des algorithmes conçus par des experts du “tout consommant”. A contrario, quelle place pour un projet de politique culturelle intégrant la donne numérque mais valorisant contenus, usages, liberté individuelle, et replaçant le Sujet au coeur du dispositif ?

S’attacher moins à interroger le signe sous l’angle de la donnée (en fait le projet cybernétique) — qui la consomme et qui la produit — que sous l’angle de de l’organisation des systèmes d’information (nature, usages, gouvernance…).

Un système expert peut-il arbitrer, décider, faire recommandation, poser un diagnostique (la finance globalisée aujourd’hui, la médecine demain) ? Quelle place pour le hasard, l’accident (sont-ils programmables) ? L’organisation des villes intelligentes est pilotée par des algorithmes ? Qui les conçoit ? A quelles fins ? Où est le débat démocratique à ce sujet ? Devons-nous accepter des systèmes mus par une promesse d’optimisation du temps et de la négation du corps ? Sommes-nous condamnés à la transparence et à la normalisation comportementale ?

Reprendre la main sur ces systèmes est impérieux, il s’agit bien d’une représentation essentielle du Vivant — et des forces du désir — dans un monde globalisé et logarithmé ; place du Sujet coordonnée à une nécessaire vigilance collective (hacking social ?) interrogeant alors l’illusion d’un bien commun numérique, qui n’est avec l’open data, que le paravent insidieux d’une privatisation larvée de l’espace social et de nos représentations. Il y a, à l’heure du digital, un Commun à inventer, au sens où l’exposent Christian Laval et Pierre Dardot dans leur dernier ouvrage Commun, la révolution au XXIème siècle. Ce bien à partager n’étant plus le bien réel ou virtuel soumis aux forces d’appropriation mais l’agir, la praxis comme forme instituante. Grâce à une approche authentiquement culturelle du numérique, il est possible de penser le « faire ensemble », de manière transverse et d’agir sur les dits systèmes plus que sur les données elles-mêmes. On pourrait alors inventer le « commun » et en faire une question politique première. Enfin, sur ces questions sociales, économiques et politiques — dans une approche joyeuse, éclairée et inventive du numérique — par ce biais, la France ne serait plus à la traîne de modèles qui ne sont pas les siens, et ce gouvernement pourrait faire montre d’audace et d’innovation. Le ministère de la Culture y trouverait une place nouvelle et incontournable. Une refondation ?

Bruno Caillet

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